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Fulvio Caccia, La diversité culturelle

Mis à jour : 26 mars 2019

#Europe #diversité #France


Fulvio Caccia, La diversité culturelle

Il est des livres périlleux et peut être ceux dont on a le courage. Vouloir aujourd'hui aborder les questions de l'identité, des appartenances individuelles et collectives, du singulier et de l'universel, des destinées de soi ou de celle des peuples, et plus largement du sort de la culture et de la civilisation dans notre monde éclaté et offert à toutes les forces d'une entropie économique, idéologique, politique – pour ne pas parler des conséquences morales d'une conflictualité latente à propos de la fonction sociopolitique de la culture en général – est une gageure que l'auteur de cet essai tente de relever dans ce livre de diagnostic, d'analyses fouillées, de réflexion personnelle et d'ouverture. Fulvio Caccia, auteur, chercheur, mais aussi en position institutionnelle de responsable d'actions culturelles pendant plusieurs années, était bien placé pour se confronter à la question devenue urgente de la « diversité culturelle ». Réalité humaine émergente ou établie, celle-ci peut elle être un concept à décliner selon ses articulations logiques ou transverses ? Sans doute non, du fait de sa polysémie, de la variété de ses définitions historiques, contextuelles ou sémantiques possibles. Caccia arrive pourtant à poser les vrais termes d'une problématique redoutable où tous les facteurs en cause se croisent, du capitalisme mondial aux rapports de force qu'il crée entre peuples et continents, des modes d'échange contemporain où dominent de plus en plus réseaux internet et franchissement des frontières, doctrines contradictoires du libéralisme, du protectionnisme, de l'uni ou du multilatéralisme, etc. L'auteur montre tout au long, comment ces différents courants défendent chacun un degré de diversité culturelle acceptable ou non dans les sociétés contemporaines. Plusieurs des doctrines en cause sont exposées et discutées dans les sept chapitres qui composent l'ouvrage. À l'inverse de nombreux autres essais qui cherchent à débrouiller les fils d'un complexe écheveau, celui de Caccia a le grand mérite de ne pas perdre de vue non seulement la perspective anthropologique d'une humanité finalement une, mais celle de l'histoire, avec ses genèses complexes et différenciées, voir par exemple ch. IV Romanité, chrétienté, latinité p, 148 et sq. Ces trois registres d'une Europe accrochée aussi à son fond hellénique, ayant contribué longtemps aussi à une entreprise d'hégémonie et de conquête des autres, sont utiles à l'élaboration d'une pensée approfondie de la Culture. Laquelle est souvent hélas réduite et de plus en plus, à une offre consumériste ambivalente par son apparence de liberté ou se voit confrontée au règne de l' « Empire » uniforme et triomphant des puissances de l'argent ou celles nouvelles de médiations contrôlées et récupérées par le seul marché. La culture est au-delà, comme perspective d'enrichissement mutuel et éducationnel, mais aussi en-deçà, comme forme constitutive et différentielle où les langues de chacun jouent un rôle éminent ! Il y aurait certes ici à ne pas occulter le religieux – marqueur de la culture et souvent séparateur –, mais l'auteur ne s'y attarde pas, regardant vers l'horizon d'un dépassement à dévoiler ou promouvoir ! En filigrane de ce livre foisonnant, on peut sans se tromper prendre en main le fil d'un récit pas seulement théorique mais vécu, traversé, investi. Dans les fortes pages du chapitre V p,177 et sq. traitant des exilés, des colonisés, des réfugiés, des migrants – dotés maintenant d'une qualification devenue générique –, des aspirants à la confortable ou idéale sédentarité – toutes ces figures hantant une paradoxale postmodernité –, on devine une compréhension, une sympathie non feinte sur ce sujet brûlant de nouvelles conditions humaines – ou simplement leur retour sur la scène du monde. Les mêmes sont sans doute à rapporter au parcours d'un auteur ayant vécu sur deux continents et familier des exils choisis ou contraints, dont il parle avec une empathie sincère. Il suggère aussi par moments – et c'est un des aspects pertinents de l'ouvrage – que ces mêmes conditions ou situations ne soient que celles d'une récurrence de l'histoire. Entre le paradigme du peuple biblique et celui homérique du destin ulysséen, pas seulement comme métaphore, mais fond cultural d'une mémoire civilisationnelle longue. Il s'agirait du cours historique universel et de figures principielles d'une Humanité oublieuse parfois de son arkhè – entre mouvements migratoires, symbioses socio-culturalo-humaines et… hospitalité.

D'un tel parcours, un peu cosmique, donquichotesque par l'ampleur de son ambition ou – en un autre sens – borgésien par le croisement abyssal des approches proposées, on retient l'ambition, de nos jours, louable, d'éclairer un débat crucial. Non pas cette fois, à la lumière de la statistique, des expertises assénées, de l'idéologie sectaire et partisane, mais de la perspective humaniste, dialogale et...pragmatique, eu égard à une substance à travailler. Et donc, pas seulement un concept ! L'horizon de la culture, ainsi mis en avant par l'auteur, constituerait bien la perspective programmatique du monde à reconstruire et réconcilier. Evidemment aussi, le meilleur outil pour les Etats confrontés à la « diversité des cultures » installée en leur sein. Sur le seul registre donc, où pourrait se refaire – se reprendre – une civilisation universelle aboutie, à la fois multiple dans sa réalité et une dans son idéal. A cause de sa hauteur, son désintéressement, ses pouvoirs, cette fois à partager !

© Claude-Raphaël SAMAMA- 2019






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